DSC_0836           "Les épaules souvent nues de ces condamnés, leurs bras et leur torse exhibent parfois d'étranges tatouages, signes indélébiles, qui constatésavec soin dans leur signalement viennent au secours de la justice pour établir certaines individualités douteuses. Hyèroglyphes indéchiffrables, peintures naïves, dessins honteux, sentences, imprécations, serments d'amour et de haine ; il y a de tout dans ce singulier musée. La surcharge d'ornements semble être en raison directe de la criminalité. Ce sont les chevrons du bagne imprégnés dans la peau. J'ai vu des épidermes qui qui disparaissaient sous les dessins, croisés comme certaines écritures économes qui ménagent le papier.

Ce n'est plus un homme, c'est un manuscrit illustré, où l'on a utilisé le recto comme le verso de la page.

Il y a à Saint Laurent deux classes distinctes de transportés. Les transportés concessionnaires et les transportés employés aux travaux publics : c'est parmi les  seconds qu'on choisit les premiers. C'est un stage pendant lequel les bons sujets obtiennent de l'avancement en récompense de leur sage conduite. Les transportés, dont le travail est du à l'Etat, sont occupés aux corvées du pénitencier et à l'exploitation des bois pour le compte du gouvernement. En dehors de ce service auxquels ils sont astreints, il leur est accordé des heures de liberté, et le produit du travail, accompli pendant ce laps de temps, leur est attribué en entier.Le Maroni est tellement riche en bois de construction à portée des cours d'eau que l'on peut facilement, avec les moyens actuels, en fournir annuellement à la  Marine pour plus de 500 000 francs.

Les déportés concessionnaires s'occupent également de l'exploitation des bois ; mais alors ce sont des vrais fournisseurs dont les services sont tarifés. L'Etat se fait acquéreur, mais n'entrave aucunement l'essor des transactions commerciales. Il y a deux sortes de concessions : la concession urbaine et et les concessions suburbaines. Les terrains de la première serviront à l'assise de la ville à venir ; ceux de la seconde formeront les territoire de la banlieue.

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L'exploitation des grands bois présente plus de difficultés qu'on ne l'avait cru d'abord. les arbres ne croissent par famille dans la forêt ; toutes les essences s'y confondent et il faut démêler le bon grain de l'ivraie. Pour un bon arbre à abattre il faut quelques fois en renverser cinquante ; il faut parfois jeter à terre bien des victimes vulgaires pour se frayer un passage jusqu'aux rois de la forêt : dépense de temps, dépense de bras, toutes choses de la plus haute importance.

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De plus rien ne guidait l'expérience. La tradition n'existait pas. Ici comme ailleurs, on dut faire des écoles et ce n'est que par tatônnements que l'on arriva à opérer sur des règles invariables.

Depuis quelques années, on a enregistré un ennemi de plus à l'homme qui vit dans la forêt. C'est une petite mouche sans dard ni venin, inoffensive en apparence et cependant plus redoutable que le tigre et que le serpent. Elle s'introduit dans le nez ou les oreilles de l'homme endormi et dépose ses oeufs dans ces cavités qu'elle se hâte d'abandonner. les sinus du nez et le tympan deviennent des ruches où se consomment toutes les métamorphoses de l'insecte et d'où l'essaim prendra son vol. Les désordres occasionnés par la présence de ces milliers de larves aux abords du cerveau amènent une méningocéphalite qui emporte le malade au bout de quelques jours de souffrances intolérables. La plupart des transportés attaqués par la Lucilia homini-vore ont succombé malgré les secours de la science. Les moustiques sont une véritable calamité publique qui rendent inhabitable certaines localités.

DSC_123611La morsure du scorpion de Guyane cause rarement la mort, mais elle entraîne de graves désordres.Voici un DSC_08651ennemi dont le contact est plus repoussant et la dent plus venimeuse. C'est l'araignée crabe, le géant de l'espèce. En dehors de la douleur locale, sa morsure cause la fièvre et amène une partie des accidents produits par la dent du reptile. Le seul contact de ses poils occasionne une brulure pareille à celle de l'ortie.

Et dans ce duel incessant, dans ce combat de chaque jour, contre ces petites incommodités, contre ces mille épines dont se hérisse la vie coloniale, la patience de l'européen finit quelques fois par s'user. Il s'était préparé à une lutte sérieuse contre un adversaire redoutable qu'il ne rencontre pas ; il succombe sous les mille coups d'épingles d'ennemis méprisables dont il n'avait aucunement souci."

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Texte et photos anciennes extraits du livre "La Guyane française" Notes et souvenirs d'un voyage exécuté en 1862_1863 par Frédéric Bouyer et du livre "Bonjour les bagnes de Guyane" de Jean-Pierre Fournier

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