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Cizia Zykë en Guyane (1/2) : trouble troc dans la jungle de l'or

Par Frédéric Farine | Journaliste | 23/01/2009 | 14H46

  • (De Guyane) En 1985, son best-seller « Oro » contait ses frasques de chercheur d'or au Costa Rica. Invité sur le plateau d'Apostrophes, Cizia Zykë avait estomaqué un Bernard Pivot, séduit par le livre, alors que, dans le même temps, l'ambassadeur du Costa Rica en France s'indignait par courrier auprès du journaliste que l'on puisse accueillir un tel personnage « dans une émission aussi raffinée ».

    Près d'un quart de siècle plus tard, Cizia Zykë, 59 ans, est toujours un chercheur de désordres. En Guyane, il ravitaille les « garimpeiros » (chercheurs d'or brésiliens) clandestins. C'est « la seule manière » selon lui « d'infiltrer » ce milieu, sujet principal de son prochain livre, « Oro and Co », programmé pour cette année. Les gendarmes sont venus l'interpeller mi-décembre en hélicoptère à Saül, village isolé de la forêt guyanaise et ont saisi son « shotgun », arme « achetée sur le fleuve Maroni » qui sépare la Guyane du Surinam. Il a été mis en examen pour « complicité d'exploitation aurifère illicite » et laissé en liberté sous contrôle judiciaire.

    « C'est un type incroyable. A peine arrivé, il a loué un carbet (petite habitation de bois ouverte vers l'extérieur) au beau milieu du village, a fait venir un avion avec des sacs de manioc, de riz, des lampes frontales, des balances pour peser l'or. Et il a commencé à vendre tout cela aux Brésiliens », explique, sidérée, Fabienne, commerçante de Saül qui a, elle aussi, des ennuis judiciaires pour avoir vendu des denrées aux orpailleurs brésiliens clandestins. « Il est vraiment fou. A ce point-là, je n'en avais jamais vu » renchérit, amusé, Joselito, son concubin, un Brésilien, en règle, qui en a pourtant connu d'autres en quinze ans de Guyane.

    Le « fou », c'est Cizia Zykë. Crâne rasé, larges épaules, regard clair, chemise ouverte à la BHL s'il avait été pirate. Il me donne rendez-vous dans un snack chinois de Cayenne pour commenter ses dernières frasques. A l'index gauche, la bague ostentatoire de trente grammes d'or avec un diamant qu'il porte depuis plus de vingt ans représente une divinité hindoue. Il se justifie d'emblée :

    « Si j'avais voulu faire le trafiquant, je ne me serais pas installé au centre de Saül. devant tout le monde. Il existe des réseaux où l'on peut être beaucoup plus discret (…)J'ai fait du troc avec les orpailleurs brésiliens. C'est la seule manière de pénétrer la forêt, de les filmer travaillant comme des fourmis. »

    Puis, si vous vous permettez de douter de son explication :

    « Pour vous c'est plus facile d'y pénétrer. Vous êtes journaliste et vous n'avez pas une gueule de flic. Moi j'ai une gueule de flic, alors je m'adapte. »

    En Guyane « depuis près d'un an » il met en scène avec ses recettes très personnelles, outre un documentaire qui doit encore trouver un distributeur, la trame du premier tome de « Oro and Co », son prochain livre, censé sortir « fin mai, début juin, aux éditions Fleuve Noir ». L'éditeur nous l'a confirmé.

    Fiction ou réalité ? Une ville dans la jungle avec un casino-bordel flottant

    « Au départ, je suis revenu en Amérique du Sud pour créer une ville dans la jungle en face de Maripasoula, sur le fleuve Maroni (frontière isolée entre Guyane française et Surinam). C'est le vieux rêve de tout aventurier. Je veux la construire sur la rive surinamienne, car côté français, c'est très compliqué d'ouvrir un casino. Je vais ainsi clore mes aventures terrestres qui durent depuis quarante-deux ans et une aventure éditoriale qui aura duré vingt-cinq ans. Puis, je m'occuperai de mes deux derniers enfants de 9 et 11 ans qui sont très turbulents, tout en réalisant les films de mes bouquins. Ensuite, je prendrai la mer. »

    Son projet de ville ? « Il l'a évoqué aux enquêteurs. Ça me paraît relever de la mythomanie », estime le procureur de la République de Cayenne, François Schneider. « S'il réunit tous les financements, c'est possible » estime, au contraire, Thierry Heuret, opérateur minier de Maripasoula. Le projet prévoit, selon Cizia Zykë, « un supermarché pour casser le monopole côté français, une école, un dispensaire, un comptoir d'or et un casino-cabaret flottant “.

    Autrement dit un bordel. ‘Oui, un cabaret, c'est un bordel, pourquoi le cacher, mais il ne sera pas question de proxénétisme ni d'exploitation de la femme’, soutient étrangement Zykë avant d'ajouter : ‘j'ai été chercheur d'or. Lorsqu'on est dans une jungle et qu'on a la chance de trouver de l'or, on veut le dépenser et c'est ce rêve là que je veux donner, ce plaisir : il y aura neuf chambres de luxe avec jacuzzis. Les Brésiliens travaillent dans toute la forêt, en Guyane comme au Surinam. Ce n'est pas moi qui ai créé cela, c'est une ambiance…’

    Cizia Zykë concède que ce projet sulfureux de ville far-west dans la jungle ‘est un peu long’ à se dessiner. ‘Il faut rassembler les investisseurs de Guyane, de métropole et des hommes influents du Surinam.’ Entretemps, ‘des amis, opérateurs miniers légaux de Guyane m'ont demandé de m'intéresser aux orpailleurs clandestins. C'est le virage de cette aventure. Je me suis plongé dans l'univers des clandestins en forêt pour le premier tome d'Oro and Co’. Mais le projet de ville demeure”, insiste-t-il. La création de sa cité dans la jungle pourrait offrir le thème central du second tome d'“Oro and Co”.

    “On a saisi tout ce que l'on a pu des denrées et du matériel qu'il avait fait affréter à Saül. Il était venu pour s'immerger, c'est réussi ! ”, commente le procureur de la République François Schneider quand on l'interroge sur la mise en examen pour “complicité d'orpaillage clandestin” de Cizia Zykë. “J'ai lu ‘Oro’. Et le personnage correspond à celui du livre”, concède le magistrat.

    Lire aussi sur Rue89 :
    la seconde partie de l'enquête sur Cizia Zykë en Guyane : infiltré pour un scénario en or

    Photo : Cizia Zykë à Cayenne, en janvier 2009 (Frédéric Farine).